Les limites du modèle des parts en contexte professionnel
Ce qu'un coach emprunte à la clinique du trauma, et où il s'arrête.
Il y a une question que peu de coachs se posent publiquement, et qui devrait figurer en tête de toute présentation de méthode : comment sais-je que je suis encore dans mon métier ?
J'accompagne des dirigeants sur leurs décisions, leur posture, leurs trajectoires. J'utilise pour cela, lorsque la situation l'appelle, un modèle des parts intérieures — l'idée qu'une hésitation professionnelle met souvent en jeu plusieurs voix aux intentions divergentes. Or ce modèle circule aussi, et d'abord, dans la clinique du psychotraumatisme. Les mêmes mots y désignent des réalités bien plus lourdes.
J'ai travaillé ces ouvrages et les propositions thérapeutiques qui en découlent depuis plusieurs années. Cela me sert deux fois : je dispose d'outils que la clinique a affinés, et je sais mieux où passe la frontière entre thérapie et coaching.
Le modèle clinique
La première chose que cette lecture apprend, c'est à ne pas confondre trois choses que le mot dissociation recouvre indistinctement.
Il y a d'abord un phénomène ordinaire et transitoire. Boon, Steele et Van der Hart le décrivent précisément : sous forte fatigue, sous tension prolongée, en cas de maladie grave, l'intégration de l'expérience se fait mal. On perd le fil, on se sent étrangement extérieur à ce qu'on vit, on conduit sans se souvenir du trajet. Cela n'a rien de pathologique et ne suppose aucun trauma. Cela se résorbe avec le repos.
Il y a ensuite la dissociation au sens propre, liée à un débordement traumatique — une expérience que le psychisme n'a pas pu intégrer sur le moment, et qui reste séparée du reste.
Il y a enfin sa forme chronique, lorsque ce débordement s'est produit précocement et de façon répétée, à un âge où la personnalité ne s'était pas encore unifiée. La division devient alors structurelle. À l'extrémité de ce continuum se trouve le trouble dissociatif de l'identité, dont ces auteurs décrivent la symptomatologie en détail.
Cette gradation a une conséquence directe sur ma pratique. Un dirigeant épuisé qui se sent flotter en comité n'est pas un sujet dissocié : il est fatigué, et je sais désormais où ranger ce qu'il me décrit. Un client chez qui ces sensations d'extériorité ne se résorbent pas avec le repos, et se déclenchent sans que rien ne les explique, me dit autre chose — et ce n'est pas à moi de l'entendre.
Le fondement philosophique
Il faut aller plus loin, parce qu'une autre confusion menacerait ma pratique de coach.
L'Internal Family Systems de Richard Schwartz pose que la multiplicité est l'état normal du psychisme. Nous sommes tous constitués de parts ; le trauma ne les crée pas, il les polarise. Dans cette perspective, travailler avec ses parts est aussi ordinaire que réfléchir.
La théorie de la dissociation structurelle de la personnalité dit l'inverse. Reprise et reformulée par Van der Hart, Nijenhuis et Steele à partir des travaux de Pierre Janet, elle soutient que la division de la personnalité résulte d'une intégration empêchée. La division n'y est pas la norme : elle est le symptôme.
Ces deux prémisses sont incompatibles au niveau du socle. Janina Fisher les fait travailler ensemble avec beaucoup d'habileté — son ouvrage de 2017 articule une compréhension neurobiologique du trauma, de la dissociation et de l'attachement avec des interventions empruntées à la psychothérapie sensorimotrice, à l'IFS, aux approches de pleine conscience et à l'hypnose clinique. Mais elle n'a pas à trancher la question de fond : elle accompagne des personnes traumatisées.
Un coach, lui, doit trancher.
Mon fondement n'est pas clinique, il est philosophique. Je le prends chez Ricœur, dans la distinction entre mêmeté et ipséité : ce qui fait la continuité d'une personne n'est pas la permanence d'un même, c'est la capacité à se maintenir à travers le changement, et à le raconter. L'identité est une tâche, pas une substance.
De Schwartz, je reçois un héritage d'une autre nature : un outillage, et l'idée que la multiplicité n'exige pas de trauma pour exister. Être habité par plusieurs voix est la condition ordinaire d'un être humain qui décide. Un dirigeant qui reporte trois fois le même arbitrage n'est pas divisé au sens clinique ; plusieurs logiques internes ne s'accordent pas en lui, voilà tout.
Les mécanismes neurobiologiques
Ce que la neurobiologie a établi sur la mémoire concerne tout autant le travail du thérapeute que celui du coach.
L'hippocampe assure la contextualisation des souvenirs : il leur appose une étiquette de temps et de lieu. Sous forte activation de stress, cet encodage contextuel se dégrade tandis que l'encodage émotionnel persiste. Le souvenir revient alors sans son marqueur « ceci appartient au passé ». Il se présente comme une sensation au présent.
Ce mécanisme explique la clinique du trauma. Mais il éclaire aussi, à une tout autre échelle d'intensité, des situations professionnelles banales. Le cadre qui sent sa gorge se serrer avant de prendre la parole en comité ne revit pas un événement : il éprouve une réponse ancienne dépourvue de sa date. Son corps traite une situation d'aujourd'hui avec un protocole établi ailleurs, à un autre moment, pour d'autres raisons.
Nommer cela ne relève pas de la thérapie. Cela relève de la lucidité sur la façon dont fonctionne un être humain qui décide. Et cela donne au travail de coaching un objet précis : distinguer ce qui vient de l'histoire de ce qui vient de la situation d'aujourd'hui.
Ce que j'emprunte aux techniques psychothérapeutiques, et à quelles conditions
J'utilise effectivement des protocoles issus de ce champ : des techniques de régulation émotionnelle, dont certaines viennent du manuel de Suzette Boon, Kathy Steele et Onno van der Hart, Gérer la dissociation d'origine traumatique. Le repérage des distorsions cognitives. Et le travail avec les parts, pour identifier ce que chaque voix intérieure protège.
Cet ouvrage est écrit pour des cliniciens et pour des patients souffrant de troubles dissociatifs. Je n'en reprends ni le cadre ni la visée : j'en emprunte des exercices de stabilisation, là où ils servent une décision professionnelle à prendre.
Ces outils ne sont donc pas interdits à un coach. La ligne ne passe pas entre lire et appliquer. Elle passe entre deux objets.
Une technique de régulation émotionnelle employée pour qu'un dirigeant tienne sa position dans un comité difficile relève de mon métier. La même technique employée pour retraiter un souvenir traumatique relève du soin. Le geste est voisin ; ce sur quoi il porte ne l'est pas.
De même, repérer qu'un cadre lit systématiquement un silence en réunion comme une désapprobation est du coaching. Remonter à ce qui a installé cette lecture en fait partie aussi : la reconnaître dans son histoire, c'est souvent ce qui la rend modifiable. Ce qui n'en relève plus, c'est de traiter ces expériences pour elles-mêmes. La question reste : qu'est-ce que j'en fais ici, dans la réunion de jeudi ?
Et repérer qu'une part freine un arbitrage pour protéger une loyauté ancienne est du coaching — nommer cette loyauté, voir d'où elle vient, et décider ce qu'on en fait aujourd'hui. Accompagner une part gravement blessée dans ce qu'elle porte ne l'est pas.
J'en retiens donc des éléments d'outillage, lorsqu'ils sont à propos — en gardant ferme la frontière avec le traitement du pathologique.
Le principal tient en une idée, et elle ne vient pas seulement de là : chaque part poursuit une intention protectrice. C'est aussi le postulat de l'intention positive en coaching génératif, et c'est au fond ce que l'école de Palo Alto dit d'un symptôme — qu'il remplit une fonction dans le système. Trois provenances, une même conséquence pratique : on n'obtient rien en combattant une résistance, beaucoup en identifiant ce qu'elle garde.
Deux gestes que cette lecture a affinés
La prise de recul intérieure. Fisher appelle unblending le passage de « je suis anxieux » à « une part de moi est anxieuse ». Un mot d'écart, et la position n'est plus la même : il y a désormais quelqu'un qui observe, là où il n'y avait qu'un état. Ce que la clinique m'a appris, c'est de ne pas le forcer. Quand il ne vient pas, c'est une information, pas une résistance à vaincre.
La régulation avant la décision. La notion de fenêtre de tolérance, formulée par Daniel Siegel et largement reprise par Fisher, décrit la zone d'activation où une personne peut penser, sentir et décider en même temps. Au-dessus, on réagit. En dessous, on se retire. L'implication pratique est presque triviale et pourtant rarement respectée : une décision importante prise hors de cette zone sera mauvaise, ou ne sera pas tenue. Une partie de mon travail consiste simplement à ne pas laisser un client trancher dans ces moments-là.
Ces apports se greffent sur une pratique qui reste orientée solution. L'école de Palo Alto me garde de l'introspection sans fin : on ne cherche pas à tout comprendre, on cherche le plus petit changement qui débloque le système. Le coaching génératif de Robert Dilts travaille à partir des ressources plutôt que du problème.
À quoi cela ressemble en séance
Le mot « parts » peut évoquer quelque chose de nébuleux. Dans les faits, le travail est très concret — et son vocabulaire, celui de la décision.
Prenons l'exercice que j'utilise le plus souvent. Nous traitons les voix intérieures comme un comité de direction. Chacune a un mandat, un domaine de responsabilité, des intérêts. Celle qui veut avancer représente le développement. Celle qui alerte représente le risque. Celle qui exige que tout soit maîtrisé représente la qualité.
On les fait siéger. Chacune expose sa position et ce qu'elle défend. On identifie les points de blocage, exactement comme dans un comité réel : qui s'oppose à quoi, et au nom de quoi. Puis on négocie — non pas un compromis mou, mais un accord explicite sur ce que chacune obtient et ce à quoi elle renonce. Et quelqu'un tranche.
Un dirigeant comprend immédiatement cet exercice, parce qu'il le pratique tous les jours à l'extérieur. Ce qui change, c'est qu'il préside cette fois une instance dont il ignorait les délibérations — alors même qu'elles décidaient à sa place.
Le résultat est opérationnel : une décision prise, un arbitrage rendu, et le plus souvent une action datée pour la semaine suivante. Je demande d'ailleurs à chaque séance ce qui a été fait depuis la précédente. Un travail d'identité qui ne produit rien dans l'agenda n'est pas un travail d'identité : c'est une conversation agréable.
Les seuils
Il faut dire un mot, enfin, de ce qui m'arrête.
Certains signes indiquent que nous ne sommes plus dans mon périmètre : des trous de mémoire sur des séquences entières, des sensations d'irréalité ou d'extériorité persistantes, une submersion émotionnelle disproportionnée et incontrôlable, l'évocation de faits dont le traitement excède manifestement le cadre d'un accompagnement professionnel.
Devant eux, je ne poursuis pas en adaptant ma méthode. Je nomme ce que j'observe, j'explique pourquoi cela sort de mon périmètre, et j'oriente vers un clinicien formé au psychotraumatisme.
C'est rare. Mais savoir le reconnaître fait partie du métier — et c'est ce qui permet, le reste du temps, de travailler sans crainte sur des matériaux qui touchent à l'intime.
Ce que cela garantit
J'ai consacré cet article à une littérature clinique que je n'applique pas comme telle, et l'on peut se demander pourquoi.
Parce que c'est elle qui rend ce travail professionnel plutôt que spéculatif.
Un coach qui manie un vocabulaire d'intériorité sans en connaître l'origine ni les limites avance à l'intuition. Il peut être inspirant. Il ne peut pas vous dire pourquoi il fait ce qu'il fait, ni à quel moment il devrait s'arrêter. C'est exactement ce qui fait hésiter une direction des ressources humaines — à juste titre.
Connaître ce champ produit l'inverse. Cela permet de travailler sur des matériaux sensibles sans s'y perdre, de savoir ce qui relève d'un accompagnement et ce qui n'en relève pas, et de ramener chaque séance à une question opérationnelle : quelle décision est bloquée, et qu'est-ce qui la débloque ?
C'est pour cela que je lis Fisher, Van der Hart, Boon et Steele. Non pour élargir mon territoire, mais pour en connaître exactement les bords — et pouvoir travailler à l'intérieur avec précision.
Cet article prolonge « Qu'est-ce que le coaching d'identité professionnelle ? », qui en pose le cadre général. https://www.clemencerouvier.com/post/le-coaching-d-identit%C3%A9-professionnelle




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